Jean Jacquinot (1944-2025)
Céramiste français
Homme de caractère, de passion et de partage, Jean Jacquinot a œuvré dans la lignée des grands céramistes émailleurs.
Bâtisseur de fours, il a expérimenté toute sa vie les secrets des cuissons et la superposition des émaux.
Homme déterminé aux services de la céramique, fervent défenseur du métier, il laisse de nombreux écrits notamment pour la Revue de la Céramique et du Verre.
'En 1971, J'ai choisi d'être potier !'
Né en 1944 à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, Jean Jacquinot décide d'aider les autres en tant qu'éducateur spécialisé. Mais, le besoin de travailler de ses mains l'amène à exercer quelques temps le métier de staffeur (ouvrier qualifié en plâterie).
C'est en 1971, à l'âge de 27 ans qu'il décide de travailler la terre : 'J'ai choisi d'être potier.'
Et le voici parti en autodidacte à la découverte et l'expérimentation de ce métier.
Une vie de recherche sur les émaux.
A partir du 'livre du potier' de Bernard Leach, Jean expérimente et invente ses propres recettes de couleur selon un procédé empirique bien rodé : il référence sur un cahier les superpositions d'émaux, écrites aussi à l'encre de chine sous chaque pièce. En photographiant avant et après défournement, il réalise son propre catalogue d'émaux.
Au fil du temps, l'homme expérimenté peut réduire sa palette de couleur : un blanc, trois rouges de fer, un ou deux noirs : une recette simple mais qu'il maitrise !
"Autodidacte de formation, j'ai tourné le dos à l'explication des phénomènes physico-chimiques qui aboutissent à l'émerveillement renouvelé de chaque défournement.
Je dis souvent que je fais des pots « d'oreille » comme on joue d'un instrument de musique sans connaître les règles du solfège, ni les lois de l'harmonie."
"Je dis aussi que je suis un « jongleur de pots » ; je ne montre que ceux que je rattrape. Malheureusement, les autres ne font que confirmer la myopie incurable de mes recherches empiriques." (Jean Jacquinot 05/01/2011, the log book).
Si Jean attache une attention particulière à la superposition épaisse d'émaux, ce sont les coulures et les larmes, gouttes perlant de la voute du four, qu'il affectionne : et quand la pièce a pour pied une larme, l'émotion atteint son summum.
De la sobriété à l'exubérance du grès émaillé
Les premières formes en grès sont sobres. Au fil du temps, Jean déforme le cylindre, le torsade, le nappe de formes végétales. Bien qu'il n'ait pas reçu de culture artistique, son travail organique évoquant le monde végétal fait écho au mouvement Art Nouveau et au raffinement de l'Extrême Orient.
Un nomade bâtisseur de four : 5 lieux, 5 déménagements, 5 fours.
Installé à Chevreuse en 1971, Jean Jacquinot fréquente son voisin Claude Champy qui a construit son premier four à bois. Ce dernier lui propose de cuire ses propres pièces dans son four. Ensemble, les deux hommes partagent l'expérience des arts du feu jusqu'en 1975, date du départ de Jacquinot pour le sud (le Gard), avec son épouse Marie rencontrée en 1974.
A chaque déménagement, Jean Jacquinot démonte le four et emporte dans sa valise les briques triées, qui serviront à la construction d'un prochain four.
- 1971 : Installation d'un atelier de céramique à Chevreuse (Yvelines), construction d'un four à gaz, voûte chaînette, sol mobile.
- 1975 : Transfert de l'atelier à Saint Hippolyte-du-Fort (Gard), construction d'un premier four à bois, type Sèvres, similaire à celui de Claude Champy.
- 1983 : Transfert de l'atelier à Montoulieu (Hérault), construction d'un deuxième four à bois, type Artigas
- 1990 : Transfert de l'atelier à Aspiran (Hérault), construction d'un troisième four à bois de conception personnelle
- 2006 : Transfert de l'atelier à Neuilly-en-Sancerre près de La Borne (Cher), construction d'un quatrième four à bois, deux chambres.
Si Jean a commencé par le gaz, il préfèrera finalement la cuisson au bois.
En 2006, installé dans le lieu 'Les Petits' à Neuilly-en-Sancerre, où vit et travaille un autre nomade du grès
Jacques Laroussinie, Jean invente son dernier four à deux chambres superposées de 3m3, répondant à deux types de cuisson : la première chambre est à tirage horizontal, la seconde à tirage vertical descendant, ce qui permet d'avoir des températures différentes, 1300°C pour le bas et 1200°C pour le haut. Il faut six stères de bois pour atteindre une température de 1320°C. Deux à trois cuissons sont faites par an.
Lorsqu'il parle de ses fours à bois, il évoque la parole du feu : ‘Du grès que l’on prend dans ses doigts et que l’on roule …C’est fort, c’est acre, ça vous brule comme du bois, ça vous saoule ! ….’.
"Je dis aussi, quand on admire mon travail, que c'est le four qui est l'artiste. Et peut-être plus que lui, le bois lui-même. Le bois, enfant de la terre, de l'eau, de l'air et de la lumière pendant sa longue et lente croissance. Ce bois choisi pour ses vertus singulières et les caractéristiques qui le singularisent, marquant la cuisson de son empreinte. Ce bois, fort de rendre en trente secondes, la chaleur accumulée de trente étés. Le bois, capable d'inscrire sur un rouge de fer en fusion, toutes les nuances d'une forêt en automne et plus si affinités. ..."
(Jean Jacquinot 05/01/2011, the log book)
Un lieu, une signature.
Jean Jacquinot a utilisé plusieurs signatures pour marquer ses pièces :
- signature Araucan (premières pièces), en hommage à un ami chilien exilé
- signature Jean Jacquinot
- tampon du sigle du céramiste
- les Petits, depuis 2006
Diffusions et Expositions
De 1981 à 1990, Jean Jacquinot a exposé dans les salons professionnels et notamment aux deux sessions de Maison-Objet (anciennement SAAF, PAAS..., Ob'Art, Salon des Ateliers d'Art, Paris), lui garantissant ainsi un carnet de commandes auprès des boutiques et galeries françaises. Mais la crise économique obligent de nombreux magasins de cadeaux parisiens à mettre la clé sous la porte.
C'est à partir de 1990 et jusqu'en 2003, que Jean s'oriente et s'investit dans les marchés potiers (Arthous, Bandol, Saint-Avit, Bussières-Badil, Morogues ..), ce qui le ravit, lui qui aime le contact sincère et les relations humaines.
Et le succès est au rendez-vous avec de nombreuses expositions personnelles (1975-2001) et collectives (1982-2016) en France, en Suisse, en Allemagne, en Italie et aux Pays-Bas.
L'écriture pour partager et transmettre autour de la céramique
De 1983 à 2017, Jean Jacquinot a collaboré avec la Revue de la Céramique et du Verre, en écrivant des articles sur les évènements liés à la céramique, la technique et à ses pairs : citons entre autre Jean Paulet, Jacques Pouchain, Christine Fabre, Louise et Michel Gardelle, Coralie Courbet ...
Il est aussi l’auteur des textes des catalogues Collection Bueno et Thiébaut Chagué (Dialogues Céramique - Musée d’Art Contemporain – Dunkerque, 1994,1995). En 2008, il écrit 'Une rencontre' pour Les faïences de Claude et Slavik Palley.
Par son écriture sensible et attachante sur le travail de ses contemporains, il a su amener le lecteur non averti aussi bien que l’amateur, à découvrir un lieu, une œuvre, un artiste. Son style personnel et simple a rendu sympathique le portrait du céramiste, tout en valorisant son travail artistique.
Fervent défenseur de la céramique, la sensibilité de Jean Jacquinot en a fait un ambassadeur poétique rendant accessible ce médium, parfois perçu comme trop technique par le public.
Un homme engagé
Comme Yves Suzanne ou André Pelt, Jean Jacquinot a dénoncé la difficulté d’exercer le métier de céramiste en tant qu’artiste et l'aberration d'un statut artisan pour les potiers accablés de taxes fiscales.
Jean, qui a aussi refusé de ‘travestir’ son travail (en faisant par exemple de la sculpture céramique), a lutté juridiquement pour obtenir l’accès au régime social des artistes. C'est le second après Yves Suzanne, a avoir pu entrer à la Maison des Artistes.
Ce combat montre la force de caractère de cet homme qui veut rester libre de travailler l'argile.
Son cœur à l'ouvrage, il l'a donné en s'investissant en 1999 dans la vie associative, celle du CNC (collectif national des céramistes) et de l'ACLB (association de la céramique de la Borne ACLB, de 2006 à 2025). Il a aussi été membre d'honneur d'Ateliers d'Art de France en 2007 pour la création de Terre de Solidarité.
Jean Jacquinot nous a quitté le 27 juin 2025.
En mai 2026, le centre céramique contemporain de la Borne a rendu hommage l'homme et à l'œuvre de Jean Jacquinot. Deux expositions Hommage lui seront consacrées en 2027 (Janvier 2027 : Terres d'Aligre à Paris et Mai-septembre 2027 : Musée Bernard Palissy à Saint-Avit dans le Lot-et-Garonne).
Je remercie Marie Jacquinot pour son sympatique accueil à l'atelier, pour les informations et le partage des photographies.
Texte © Christine Lavenu (créé le 10/10/2019, maj 24/08/2026)
Sources, pour voir et en savoir plus :
- Entretien et visite de l'atelier avec Marie Jacquinot, le 10 aout 2026
- Centre céramique contemporaine la Borne
- Yvonne Brunhammer & Marie-Laure Perrin, Collection Fina Gomez ’30 ans de céramique contemporaine’, Musée des Arts Décoratifs.
- Revue de la Céramique et du Verre, n°10,26,63,78,79,80,82,83,84,87,88,90,93,95,96,101,102, 109,115,116,
117,119,141,148,152, 153,154,212,258
- Jean Jacquinot, Les faïences de Slavik et Claude Palley, 2008
- The log block, 2011