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Grégoire Lemaire (1982)


Céramiste (Gien)

La symphonie de la terre


Des gestes rigoureux jusqu’à l’explosion de couleurs, le parcours de Grégoire Lemaire est une métamorphose continue.


À la croisée des styles et des époques, il orchestre brillamment les volumes et la matière pour faire vibrer et chanter la terre.


Il prouve que la céramique contemporaine sait être à la fois le gardien des savoir-faire traditionnels du grès et un terrain de jeu conceptuel de la modernité.

gregoire lemaire ceramique

La terre dans la peau, l'appel de la Borne 

Né en 1982 à Gien (Loiret), Grégoire Lemaire est un enfant solitaire qui trouve très tôt refuge dans le dessin et la peinture. Son baccalauréat en poche, il pousse les portes de la grande distribution et commence à travailler, avec l'espoir de financer de futures études d'art. Mais ce quotidien va finalement l'occuper pendant près de vingt ans.

Pourtant, son esprit et son cœur vibraient ailleurs, suspendus au souvenir gravé de ses vingt ans, lors d'une visite imprévue du village de potiers de La Borne. Ce jour-là, devant la chaleur des flammes, il a ressenti la terre de manière viscérale : il est tombé éperdument amoureux « des constellations dessinées par les pyrites, des rivières de jade du céladon et des éclats du feu ». Il a su, avec une certitude absolue, que sa place était là, au cœur de l’atelier, assis face à un tour, ses mains ne faisant plus qu’un avec le grès.

Ce rêve de jeunesse patientera jusqu'en 2011, année où il s'offre enfin un petit tour de potier, bientôt rejoint par un four en 2012. C’est seul, dans le secret de son sous-sol et l’intimité de la nuit, que le jeune homme exigeant s’est formé d'arrache-pied durant six années. Véritable autodidacte, sans maître, sans stage ni formation, à force de chercher, de tâtonner et de recommencer, l’apprenti sorcier des débuts a apprivoisé les caprices du tournage et les mystères de l’émail. Là où d'autres apprennent les règles, lui a écouté son intuition pour dompter la matière.

En 2017, alors qu'il est toujours salarié, il présente son travail à la Fête céramique d'automne de la Genevraye. Le succès est immédiatement au rendez-vous, les expositions s’enchaînent. C’est en 2024 qu’il fait le grand saut en quittant définitivement le monde du salariat.


Aujourd’hui, dans son atelier à Gien, les mains définitivement libérées, Grégoire Lemaire s’abandonne tout entier au chant de la terre.


L'orchestrateur de la terre

Voyageant librement à travers les âges et les styles, les mains de Grégoire Lemaire orchestrent une partition où se mêlent les textures, les couleurs, les formes et les époques. Son œuvre devient le théâtre musical d'un dialogue entre la rigueur de la ligne et la liberté du geste.


Le scarification, une musique visuelle

Sur le tour, Grégoire trouve l'ivresse de la matière en mouvement. La forme une fois terminée, guidé par son geste instinctif, il dialogue de nouveau avec l’argile à travers un décor gravé ou peint. C’est cette signature graphique, vibrante et rythmée, qui confère à ses pièces une identité immédiatement reconnaissable par tous.


Pour Grégoire, le geste souple et répété de la scarification est une façon de se libérer l'esprit, de laisser parler la main.

gregoire lemaire ceramique

A l’aide d'outils bricolés, tel un rituel, il cisèle, griffe et creuse des lignes symétriques et des motifs géométriques rythmés et répétitifs : arches, ondes et cercles dansent sur sa partition d’argile.


La gravure devient une véritable musique visuelle dont chaque pièce porte sa propre mélodie.

Pièce scarifiée, cuite

L’architecture du temps, du modernisme au primitivisme

Dans la terre scarifiée, au creux des sillons, le jeu des ombres et de la lumière danse avec les surfaces lisses. L’émail vient alors habiller la forme. 

Dans la série aux couleurs ‘effet rouille’ : la brillance des éclats métalliques et irisés, qui tranche avec l'aspect brut de la terre, donne l’illusion de textures oscillant entre la céramique et des pièces d'orfèvrerie en bronze patiné ou en fer forgé. Ces reflets métalliques, alliés à la géométrisation et la symétrie parfaite de ses décors, rappellent la dynamique architecturale des gratte-ciels des Années Folles.

A l’inverse, avec ses ondes sinueuses et son disque, cette musique argileuse renvoie aux mystères des pétroglyphes et des arts précolombiens, qui utilisaient les lignes géométriques pour symboliser l’eau, le mouvement cosmique ou les forces de la nature. 

Le disque, si cher à Grégoire, est tout aussi chargé du mysticisme et du sacré de l’art précolombien que du symbole de la modernité et de la machine propre à l'esthétique Art Déco. 

En réalisant des séries différenciées en volume et en gamme de couleurs, il crée des univers distincts qui renvoient à d’autres époques. Voyageant librement à travers les styles, ses créations évoquent tour à tour la rigueur architecturale moderniste et le mystère précolombien. Ainsi, il réinterprète, dans une signature graphique forte, l’histoire du monde du modernisme au primitivisme.


La couleur en mouvement, une abstraction lyrique 

Dans un autre registre, en s'affranchissant de la rigueur de la ligne du style Art Déco, Grégoire plonge son décor dans l’abstraction lyrique avec une gestuelle toujours aussi instinctive. 


Amateur de musique, il aime faire tourner la terre sur son tour de potier. Tout naturellement, le disque et la forme ronde se sont imposés à lui comme une géométrie spirituelle. Ses disques colorés reprennent la forme du cercle, une forme parfaite selon, qui Kandinsky crée un lien entre le terrestre et le cosmique.

À l’image de l’artiste russe qui concevait la peinture comme une "musique visuelle", Grégoire, qui n’a pourtant pas reçu de formation artistique académique, joue avec une spontanéité étonnante sur les cercles, leurs arcs et les lignes serpentines, orchestrant ainsi sa propre mélodie sur un tempo coloré.


Que ce soit sur un disque d’or ou sur une jarre, il compose de véritables partitions visuelles : les lignes ondulées, pareilles à des notes noires et blanches intégrées au cœur de vastes aplats bleus, se lisent comme des ondes sonores ou des modulations de fréquences, tandis que les incisions fines rappellent une portée musicale. 

Parfois, le graphisme s'efface pour laisser place à des bulles organiques : ces formes d’amibes phagocytent de mystérieux refrains, suspendus en apesanteur, comme par magie, sur une terre poudrée de velours.


À la frontière du constructivisme russe et de l’abstraction lyrique, Grégoire Lemaire montre sa capacité à faire voyager le rythme et la vibration à travers la terre et le temps : il donne ainsi à la terre le pouvoir d'émettre son propre chant.


La sensibilité à la couleur : l'esprit pop et le toucher "velours"

Loin de renier la poterie traditionnelle, Grégoire en explore toutes les expressions, voyageant de l'Antiquité à l'après-guerre pour réinterpréter l'âge d'or de la céramique et inventer de nouvelles formes audacieuses.



Toujours parfaitement équilibrées et exécutées avec une infinie finesse, ses pièces s’affirment à travers une couleur qui ne sert plus seulement à accompagner la forme, mais à structurer l’espace.

En choisissant des monochromes saturés et des dégradés subtils, l’émail refuse la brillance pour chercher une matité dense, poudrée semblable à une peau de pêche ou de velours, d’une incroyable douceur au regard comme au toucher.

De la joie se dégage de ces formes colorées!


Dans cet esprit Pop moderniste, le halo chromatique diffuse à la pièce sa vitalité, son éclat, sa lumière interieure et son propre son. Grégoire Lemaire crée une autre signature graphique forte, à la fois moderniste et contemporaine, abordée avec une sensibilité rare.

gregoire lemaire

L'empreinte du geste, prix et distinctions

Depuis sa toute première exposition à la Fête céramique d'automne de la Genevraye en octobre 2017, l’œuvre contemporaine de Grégoire Lemaire ne cesse de séduire les collectionneurs et les galeries françaises.

Son travail a été couronné par le Premier Prix de la Ville d’Orléans et le Prix départemental du Loiret en 2022, suivis du Prix Louis Joseph Soulas en 2023. Témoins de cette reconnaissance, ses pièces ont aujourd'hui intégré les collections publiques de musées nationaux et ont séduit la maison de luxe Louis Vuitton Malletier (LVMH), qui en a fait l'acquisition pour sa prestigieuse boutique de Riyad.

Une œuvre vibrante, née du feu et du silence, à suivre de près... à regarder autant qu'à écouter !


Voir plus de pièces

Je remercie Grégoire Lemaire pour les sympathiques entretiens et le partage des photographies.


Texte & photographies © Christine Lavenu  09/09/2026


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Sources, pour voir et en savoir plus :